Le bonheur est dans le champ…

un agriculteur « bio » en tourisme

L’infatigable Léon Tisgra, « Tonton Léon » pour les intimes, ne se limite pas à l’agriculture.  Il fait aussi dans le tourisme et se débrouille plutôt bien. Bien sûr, il carbure à la vitesse d’une comète. Une journée type ? Debout à 5 h avec les coqs, couché à minuit… 43 heures plus tard, en fonction des marchés de nuit. 

Texte et photos : Hélène Clément

Au jardin à labourer en billons le terrain, sur les marchés à vendre ses produits « bio », dans ses gîtes à façonner draps et oreillers en forme d’oiseaux ou de fleurs, autour de la table d’hôte à discuter culture de daschines et de giromons, dans les Salons et les foires à parler tourisme…Léon Tisgra est, entre mille autres choses, un amoureux de son île. Il l’est aussi, de façon plus discrète, dans son bureau au Hameau du Morne des Cadets à Fonds Saint-Denis, petite commune en hauteur du Nord-Caraïbe où il habite.

Depuis trois ans, il y concocte  – « entre travail aux champs, marchés locaux, réunions ! » - des circuits touristiques thématiques à l’intention des visiteurs de passage chez lui : « Si le touriste choisit de venir chez moi plutôt que dans un tout inclus, c’est moins pour le confort de l’hôtel que pour mieux découvrir le pays, notre agriculture, nos modes de vie. Je m’assure donc qu’il soit comblé en lui suggérant des itinéraires qui lui permettront de rencontrer des gens du pays.» N’est-ce pas là un bon moyen de découvrir une autre face de la Martinique aussi intéressante que la mer, mais trop souvent ignorée?

Ainsi le Hameau du Morne des Cadets fait d’une pierre deux coups. D’ailleurs, il semble que les décisions de Léon Tisgra viennent souvent par deux. Non satisfait d’avoir sa propre exploitation maraîchère de sept hectares, voilà qu’il se lance dans l’agriculture biologique et l’agrotourisme, deux secteurs relativement nouveaux en Martinique. Le « bio » pour se rapprocher du jardin créole qui fut si cher à son père et l’agrotourisme pour partager avec les voyageurs sa passion pour le terroir martiniquais et le patrimoine.

Pas à pas vers son sommet

Après le lycée, pour être en mesure de se donner une formation,  il doit en premier lieu se constituer un petit pécule; il travaille alors pour une compagnie maritime martiniquaise puis à Air France comme commis, ce qui lui permet de partir en Métropole, où après trois ans d’étude à Nantes, il obtient un diplôme en électronique. De là, il se rend en Autriche et en Belgique pour y parfaire son nouveau métier et ne retourne en France qu’après six ans à l’embauche du groupe Yoplait, comme agent de maîtrise en production. Après avoir roulé sa bosse pendant plus de douze ans, il rentre finalement en Martinique, en 1981,  toujours pour le compte du leader mondial du yaourt aux fruits.

 « Mais j’avais toujours ce rêve d’être agriculteur, comme mon père », confie-t-il. Dès qu’il parle de son père, l’homme s’anime. Les souvenirs remontent. « J’ai eu la chance de grandir entouré de parents qui les soirs me racontaient leurs parcours de vie en y ajoutant toujours un message philosophique dont celui de respecter la terre. Dans ma famille, on ne faisait rien qui puisse aller à l’encontre de la nature. Mon père qui maîtrisait très bien la technique du jardin créole s’inspirait du cycle lunaire. À la lune descendante, il plantait tout ce qui poussent sous terre comme les patates, le daschine…alors qu’à la lune montante il plantait tout ce qui pousse vers le ciel : persil, thym, haricots…Je voyais en lui un magicien que j’admirais et craignais à la fois. »

Léon obtient son brevet de professionnel agricole au Gros Morne en 1991, puis reprend le chemin de la France pour y étudier pendant un an les techniques de production maraîchère. À son retour, il s’installe à Fonds Saint-Denis et se lance dans la production maraîchère sous serre, domaine qu’il maîtrise bien. Mais un jour, il ne sait pas encore quand et comment, il reviendra au jardin créole traditionnel. À la manière de son père !

Ainsi est Léon Tisgra. Ne vous fiez pas à son air léger. L’homme de 45 ans et des poussières est un entêté. Dans son jardin, il cultive aussi la patience. Ces rêves ? Il les réalise en temps et lieu. « Mon gars, disait son père, pour réussir dans la vie ça prend trois qualités : la passion, la patience, la confiance. Tout ce que tu fais, mets-y ton âme et tes tripes. » C’est ainsi qu’après dix ans d’agriculture conventionnelle, il s’embarque dans l’aventure de l’agriculture « bio », moins pointue que la technique du jardin créole, mais plus près de ses valeurs écologiques et patrimoniales que l’agriculture classique.

L’homme a attendu trois ans avant que sa terre réponde aux normes exigées par l’organisme de contrôle et de certification. Aujourd’hui, c’est Écocert qui intervient régulièrement : « À chaque grand contrôle, on morcelle en îlot mon terrain, puis commence le travail de moine. Le cahier des charges est sévère. Le contrôleur vérifie tout : la qualité du sol, la transformation, l’emballage, le transport, la distribution et la comptabilité. Obtenir la certification « bio », c’est long, exigeant et coûteux. Par année, il faut compter 600 euros pour le grand contrôle. Et il y a aussi les contrôles inopinés. »

Son implication en tant que vice-président de l’association la Bio des Antilles  l’occupe aussi, mais lui permet de rester à la fine pointe des développements planétaires dans le domaine. L’association qui compte six membres et une vingtaine d’adhérents est née, il y a huit ans, de la volonté d’un petit groupe d’agriculteurs soucieux de la qualité de l’environnement et de la santé des gens. On compte vingt agriculteurs « bio » sur l’Île.

           

L’agrotourisme gagne la Martinique

Dans son jardin, Léon Tisgra nous apprend volontiers la mesure de la science qui préside dans l’agencement d’un jardin créole. Ce qui peut sembler un fouillis indescriptible repose en fait sur une logique pure. Chaque plant est à sa place apportant l’ombre à son voisin ou l’abritant du vent. Ici rien ne se perd…une bouture attend d’être transplantée, le vieux bois servira à la fabrication du charbon, la noix de coco deviendra un pot de fleurs, les mauvaises herbes nourriront les poules. Tonton Léon est un trésor d’information pour tous ceux qui aiment les traditions. Et Dieu qu’il a de la jasette !

De sa passion, prolifique et contagieuse, est né son désir de faire du tourisme. Le moment est opportun. La communauté européenne réalise les difficultés financières encourues par les agriculteurs aux prises avec les forces de la nature et du marché mondial agricole. Pour diversifier leurs revenus et redorer le blason du secteur, on les invite à ouvrir un volet tourisme et à recevoir chez eux les visiteurs désireux de faire un petit retour à la terre pendant quelques heures ou quelques jours.

Profitant de cette invitation, celui qui prétend avoir été le premier à s’adonner à la culture maraîchère biologique en Martinique, aurait aussi été le premier à se lancer, il y a cinq ans, dans l’aventure de l’agrotourisme. Il apprendra avec les moyens du bord à concilier industrie touristique et entreprise agricole. Des erreurs  ? Il en a fait ! Mais l’homme déterminé du Morne des Cadets, qui pioche à bout de bras des heures durant ses trois hectares de terre cultivée, ne craint pas les défis. Au fait, il les recherche !

Bien que sa fonction première soit l’agriculture, il gère depuis cinq ans une petite entreprise touristique. Il est le propriétaire de trois bungalows pouvant accueillir chacun de deux à trois personnes et un grand gîte qui peut recevoir de six à dix personnes. Tonton Léon offre également une table d’hôte composée des produits frais de sa terre. On comprend facilement que l’homme doit travailler du lever au coucher du soleil et jusque tard dans la nuit lorsqu’il doit se rendre aux marchés pour y vendre fruits et légumes.

Au-delà des travaux quotidiens au champs, des leçons d’agriculture et des marchés « bio », le Denisien a également créé des circuits thématiques qui permettent aux touristes de découvrir la Martinique « autrement » en s’éloignant des sentiers battus. Chaque itinéraire propose un produit du terroir, un musée, une randonnée pédestre, un joli panorama, une plage incontournable, un bon restaurant. Et la formule plaît.

Sur la terrasse du Hameau, face à la montagne Pelée, nous savourons un blaff de poisson apprêté par Louise, la sœur de Léon – c’est elle le chef ! – quand le téléphone sonne. C’est Tours Mont-Royal qui lui envoie quatre nouveaux clients. Le grossiste canadien commercialise le produit de Léon depuis trois ans sous forme de deux circuits en liberté en auto : À la découverte de l’île aux Fleurs et Volcan, plages et forêt tropicale.

Depuis, d’autres ont emboîté le pas, comme l’agence de voyages québécoise Fleurs de Lys qui commercialise une randonnée en liberté de sept jours et l’agence de voyages française Montagne Évasion qui commercialise un trekking en liberté et un trekking accompagné. C’est clair que Tonton Léon a trouvé là un beau filon. Qui a dit que la Martinique n’est qu’une destination soleil ?

 

Article publié dans le magazine France Antilles de la semaine du 11 au 17 mars 2006